4- Journal du Nigéria : lettre du 12 novembre 1987

Lettre du 12 novembre 1987

Chère Maman, cher Papa

Ce matin un couple d’expats a demandé à rentrer chez eux. Cela faisait une semaine qu’ils étaient arrivés. Cet évènement me rappelle le choc que j’ai eu à mon arrivée et que je ne m’étais pas encore décidée à vous raconter

Pour quelqu’un qui n’a jamais voyagé en Afrique, débarquer à Lagos puis à Port-Harcout a quelque chose d’assez effrayant.

Pour moi, ce fut d’abord un sentiment de désolation face à une misère humaine dont je n’imaginais pas l’amplitude : Les maisons insalubres aux murs crasseux, longées par des égouts profonds et puants, les marchés à la promiscuité étouffante, royaumes de la viande faisandée, des mouches et des rats, Les innombrables tas de déchets sur lesquels jouent les enfants en loques exhibant pour nombril une monstrueuse protubérance…

Suivi un sentiment d’oppression face à la présence de multiples marques d’un état qui semblait en permanence en guerre : ces « compounds » que l’on devine un peu plus riches par l’amas de barbelés qui les cernent ; ces policiers armés de mitraillettes à chaque carrefour ; ces planches à clous jetées sous les voitures pour les stopper par des hommes armés qui peuvent tout aussi bien être des brigands que des policiers…

Enfin ce fut tout simplement la peur. Nous étions à l’arrière de la voiture les enfants et moi pour aller visiter l’école. J’essayais de leur montrer tout ce qu’il y avait de gai dans la rue : des chèvres, des dames en boubou, d’autres portant leur commerce sur la tête, des voitures étrangement penchées à droite ou à gauche, …. Soudain on entendit une sirène violente, des coups de freins ; la rue semblait prise par un véritable séisme. Le chauffeur fit une embardée à droite en me criant «  Down, down, close the window ! ». Il semblait terrifié. Je plongeais les enfants sous le siège, me couchais sur eux et fermais comme je pouvais la fenêtre. Tout fut très rapide. Plusieurs voitures surgirent : une énorme berline noire toutes fenêtres calfeutrées entourée par des 4 x 4 aux sirènes stridentes. Assis sur les rebords des fenêtres ouvertes jaillissaient des hommes armés de chaines épaisses et lourdes dont ils fouettaient les voitures qui ne se rangeaient pas assez vite.  Notre voiture fut frappée d’un violent coup et je compris médusée que notre vitre venait d’être fracassée.  Marion me regarda terrifiée et j’expliquais à Antoine que le jeu à Port Harcourt était de se cacher dès qu’on entendait un bruit de sirène.  Vous parlez d’un service d’accueil.

Certains jours je me demande pourquoi nous avons quitté notre famille aimante et notre douce France pour nous retrouver dans ce pays sauvage et violent. Naître dans ce pays est une malchance…. Y choisir d’y vivre était tout simplement folie.

Alors mes chers parents, vous écrire me permet de ne pas fuir à toute jambe comme ce couple … enfin dès que je pourrai me relever…  . Je n’ai pas encore eu de réponses de votre part car le courrier est lent mais je sais que vous me lisez et partagez avec moi ces moments difficiles.

Bises

Isabelle

P.S : Marion rentre très contente de l’école. Elle reprend vie. Eno s’est approprié Antoine avec beaucoup de fierté et de tendresse. Le fœtus tient bon et j’ai l’impression qu’un des lézards hocheur de tête m’a souri.

Posted in 4 ans au Nigéria : la dure école de l'expatriation.

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