3 – Journal du Nigéria : lettre du 9 novembre 1987

Lettre du 9 novembre 1987

Chère Maman, Cher Papa,

Depuis hier, je suis clouée au lit. Hélas, vous devinez pourquoi : le bébé a souffert du voyage et j’ai perdu beaucoup de sang. Le médecin, la plus haute pointure de la région,  s’est déplacé chez nous avec tout un équipage. Le diagnostic fut réfléchi, discuté en conférence dans la pièce à côté. Puis Jacques fut appelé. Les visages étaient graves. Enfin je fus mise au courant. On attend jusqu’à mercredi et après on me fera un curetage.  Puis le médecin a pris Jacques sous le bras pour le mettre à l’écart, l’a regardé sévèrement et lui a dit : «  No contact ». J’aurais gardé mon sens de l’humour que leur attitude m’aurait bien fait rire tellement il y avait de protocole dans leur façon de faire. Mais ils veulent faire bien et même si ce n’est pas fatalement rassurant, c’est agréable. Le médecin m’appelle tous les jours.

Les moyens médicaux ici sont très précaires ; j’ignore si en France on pourrait faire mieux pour sauver l’enfant, mais le fait d’y penser me fait culpabiliser d’être là. Et puis, un curetage ici m’angoisse terriblement ! J’oscille entre espoir et désespoir et sans Jacques qui ne sait comment être adorable je coulerais à pic.

Je n’ai donc encore rien vu de l’Afrique si ce n’est les horribles images de notre arrivée. Je vous en parlerai dès que je rassemblerai mon courage. Pour l’heure je me distrais en regardant les lézards qui se promènent devant ma fenêtre. Ils sont assez grands avec une tête rouge qu’ils hochent en permanence. On dirait des diables sortis de leur boite et qui rient de leur laideur.

Michelin m’a dépêché en express une Nani pour s’occuper des enfants. Merci à la compagnie car pour rien au monde je ne les aurais confiés à l’affreux steward nommé « Monday ».

Eno est aussi adorable et serviable que Monday est désagréable et fainéant. Elle prend très bien les enfants, est toujours impeccablement habillée. Son sourire est mon espace de fraîcheur.

Nous avons dû confier les courses à Monday et j’ai l’impression qu’il abuse de notre méconnaissance des tarifs. La liste aux multiples ratures et hésitations atteste d’un savant calcul à dépasser la somme donnée. Mais qu’importe, pour l’heure j’ai d’autres soucis.

Tous deux sont très pieux envers Jehova et vont à de nombreuses assemblées religieuses. Mais si elle  est attentive à être présente quand c’est nécessaire, lui nous annonce toujours une réunion au moment où sa présence serait utile. Mais bon débarras … il me met mal à l’aise.

Depuis peu on nous a octroyé une vieille très vieille voiture… notre standing habituel…. Mais avec chauffeur s’il vous plait. ( vieux aussi)  En effet depuis qu’une dame Michelin accompagnée de 5 enfants a failli être lynchée suite à un accident, les épouses n’ont plus le droit de conduire. Pour la petite histoire, un autre Michelin qui passait par là s’est livré en otage pour libérer la dame et les enfants… Je ne sais pas s’il a eu une promotion.

Je vous passe le gardien de jour, le gardien de nuit, le jardinier, les vendeurs de ci, de là. Il y a tellement de monde qui transite dans le jardin que je ne sais plus qui est sensé me protéger ou qui viole mon territoire. Tout ce petit monde va, vient, rie, piaille et crée de l’animation sous ma fenêtre. Comme les lézards ils me distraient.

Marion est allée à l’école pour la première fois aujourd’hui. Son univers se reforme. Tant mieux car depuis son arrivée elle est très anxieuse. Antoine se réjouit de tout, particulièrement de la nourriture.

Hier soir il y a eu un pot à la Guest House. J’aurais pu enfin rencontrer du monde. Il a été dit que j’étais absente car « mal remise du voyage » . J’enrage d’être en plus passée pour une loche ! Jacques nous a représentés au mieux. Il ne faudrait pas qu’on nous prenne pour des sauvages

J’espère que les prochaines nouvelles seront meilleures

Isabelle

Posted in 4 ans au Nigéria : la dure école de l'expatriation.

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