7 – Journal du Nigéria: lettre du 24 novembre 1987

Lettre du 24 novembre 1987

Chère Maman, cher Papa,

Le temps semble s’être arrêté. Depuis quand suis-je ici à attendre que la préposée à la poste veuille bien me mettre en contact téléphonique avec les 2 entreprises dont j’ai dégoté par miracle le numéro de téléphone ?  Elle dort sur le guichet dans un silence total car même le ventilateur a cessé de tourner. L’électricité est coupée et sans elle aucun espoir de communication. J’apprends ici la patiente ce qui n’est pas mon fort, vous le savez trop bien. Enfin un bruit d’air brassé et de métal en souffrance m’annonce la bonne nouvelle : le ventilateur s’est réveillé et avec lui la standardiste. Quelques minutes plus tard elle bougonne :  « number 1 » et me montre la cabine d’un mouvement de tête. Il y a une dizaine de cabines, toutes vides car personne ici n’envisage ce moyen si incertain de communication. Je lève le combiné un peu angoissée : vais-je arriver à communiquer par téléphone sans ma précieuse gestuelle ? Mais un bruit strident sort alors du combiné et je comprends que mes capacités ne seront pas cette fois-ci encore mises à l’épreuve. Le bruit s’arrête et la même voix grogne dans le téléphone : « try tomorrow »

Je remets dans ma poche les 2 numéros si durement trouvés la veille dans une administration locale.

Depuis je sillonne les rues de Port-Harcourt (enfin si on peut appeler rue des chemins crevassés bordés de fossés) et quand je vois un panneau « designer » ou « constructor », je m’arrête proposer mes services. Rassurez-vous Patrick me conduit ; même s’il est petit et bien fragile et ferait un faible rempart, je suis contente que les services Michelin m’aient imposé cette compagnie.  L’accueil est souvent inattendu.

Cette fois-ci une nuée d‘enfants, des filles (les garçons seraient à l’école et pas elles ?), m’accompagnent jusqu’à « l’office », petite pièce sombre et humide. Un homme torse nu que je semble réveiller se lève derrière le bureau. Il plonge sa main dans son large froc et se gratte les fesses sans honte. De l’autre main il m’indique un fauteuil aussi humide que sale. L’homme manifestement envahi par des puces gesticule.  Craignant le contact du fauteuil dont rien de bon ne peut surgir, je m’assoie sur une demi-fesse. Ma présence en ce lieu, jeune femme trop propre sagement assise, son joli pressbook sur ses jambes croisées, est parfaitement incongrue. Il me scrute avec de gros yeux où perce l’incompréhension, se demandant ce qui peut bien pousser cette « hoïbo » ( blanc bec en langage local) à venir chez lui. Il faut bien se présenter même si je sens que la cause est perdue : 20 longues minutes de laborieuses explications où les yeux ne m’envoient aucun éclair de compréhension ; désespérée, je m’échappe. Alors que je m’apprête à enjamber le caniveau immonde où plusieurs rats grouillent, l’homme me rattrape. Il a enfin compris le but de ma présence. Du doigt il me montre un panneau que je n’avais pas encore vu « architects associates » et m’invite à rentrer. Je décline d’un sourire sans oser lui demander par quelle bestiole a été mangé son associé manifestement disparu.

Autre lieu, autre agence. Ici on connait la climatisation. Mais comme il n’y a pas de générateur et que l’électricité est coupée 4 fois par jour dans tout le pays, rien ne marche. Cette fois-ci le fauteuil est éventré mais bien sec. Je jette un coup d’œil aux ressorts qui jaillissent afin de vérifier qu’ils ne recueillent aucune bête. Rassurée je m’assoie et observe. Je suis dans une grosse agence : 6 dessinateurs, 3 architectes et une secrétaire. Celle-ci ronfle sans vergogne affalée devant sa machine à écrire sur laquelle repose une main comme si elle s’était soudainement endormie durant l’action.  La machine n’étant pas électrique, ce qui me semble sage, la panne d’électricité n’est donc pas la cause de cet arrêt sur action. Un des 3 architectes dessine un arbre sur une façade. Il avance, il recule la main sur le menton. Cet arbre doit vraiment être important car je vous jure il réfléchit dure.

Enfin on me demande ce que je viens faire. 2 Heures de discussion, épuisantes pour moi avec les 3 archis. Ils semblent vraiment intéressés par mes panneaux. Ils discutent entre eux, trop vite pour moi. Puis je comprends enfin. La seule chose qui les intéresse en moi c’est Jacques et l’ouverture potentielle vers une grosse entreprise française. Je pars cette fois-ci sans trop sourire.

Cette autre fois j’ai dégotté un rendez-vous officiel. Je commence à avoir l’habitude des longues attentes près d’un secrétaire léthargique. Mais celui-ci m’a tout de même surpris en étendant ses pieds sur la table juste sous mon nez. Enfin je suis reçue dans une grande salle de réunion où devant une quinzaine de personnes je me présente et explique mon travail. Ils m’écoutent ou plutôt regardent ma gesticulation,  visiblement amusés et goguenards. Heureusement mon précieux pressbook ouvert empêche la scène de tourner au théâtre. Ils retrouvent leur sérieux en contemplant mes planches et je sens alors une onde de fierté m’envahir. On me questionne, on me soupèse. La réunion est enfin sérieuse. Ai-je gagné la partie ? Soudain, on me demande comment j’ai pu obtenir les couleurs. Je leur parle de la photocopie couleur. L’un d’eux lâche alors «  Ah si on avait cela qu’est-ce qu’on se ferait comme billets de banque !!!» Et toute l’assemblée prise d‘une secousse se met à partir dans un immense éclat de rire .

Et puis il y a des gens vraiment sympas, qui une fois la surprise passée savent m’offrir leur écoute et une tasse de café. Mon pressbook et ma démarche les intéressent. Ils se demandent ce qui peut bien me pousser à aller vers eux. Mais quand ils comprennent que seul me motive l’envie de partager quelque chose avec les gens du pays ils sont vraiment ouverts.  Ils m’offrent souvent une collaboration future. L’africain est un grand optimiste. Si tous les projets qu’on me propose se réalisent, en janvier je pourrai ouvrir une agence avec 50 dessinateurs.

Je repars rarement avec de l’espoir mais souvent avec des conseils qui me conduisent vers une autre direction. Ainsi passent mes journées

Certes ces agences sont le plus souvent l’image même de la contre publicité

Ici des carreaux irréguliers, des peintures baveuses, des portes trop basses ou trop étroites, des fenêtres impossibles à ouvrir. Là le prétentieux ou le mauvais goût. Partout des escaliers incroyables. Ah ces escaliers : marches irrégulières, virages excessifs, palier trop court qui fait buter sur le mur d’en face, escalier qui commence dans les wc, enfin trémie trop basse qui fait qu’on doit terminer de monter plié en 2. Et puis il y a celui qui se veut théâtral avec ses doubles volées mais comme il n’y a pas la place on se retrouve comme dans un tuyau. Imaginez l’escalier de l’opéra ou celui de Chambord dans un studio.

Patrick mon vieux chauffeur m’attend patiemment, soit affalé dans un fauteuil à l’entrée, soit dehors avachi sur le volant. Il dort sans se soucier de la chaleur ou de l’état des fauteuils. Quand je reviens et qu’il me regarde, les yeux embués de sommeil, je ne sais jamais s’il est content que cela soit fini ou s’il aurait aimé dormir davantage ; mais il ne manque jamais de me demander «  Good this time ? ». Une chose est sûre : dans sa longue carrière de chauffeur de femme d’expat il n’a jamais eu à conduire une bonne femme pareille.

Bises

Isabelle

Posted in 4 ans au Nigéria : la dure école de l'expatriation.

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