Femme enceinte sur Pinardier

Août 1983. Jacques est à bord du pinardier le « Commandant Henry » ; ce transporteur de vin se ravitaillait sur les côtes méditerranéennes qu’il livrait  dans différents ports de Bretagne. En général, femmes et enfants étaient admis sans difficulté sur ce type de navire .

Tu n’iras point naviguer

Le verdict venait de tomber. Mon gynécologue de beau-frère m’interdisait de naviguer : « le terme est trop proche, tu risquerais accoucher sur l’océan… N’envisage pas plus d’utiliser la voiture, avait-il rajouté soupçonneux… » *

Voilà qui contredisait bien mes projets qui consistaient à accompagner Jacques sur son navire le « commandant Henry » durant la fin de son voyage entre Nantes, Lorient et Quimper : 3 jours à me prélasser sur son pinardier. Mais sans cet aval médical il état impossible de faire accepter ma présence au commandant.

Je réfléchis aux alternatives qui se présentaient. Il y en avait peu : attendre chez moi, devenir passager clandestin ou suivre le navire à pied et en train. La dernière option choisie sans hésitation, me voilà partie, mon gros ventre pointé en avant marquant toute ma détermination.

Je n’ai donc pas navigué…

Le train de nuit m’amena à l’aube à Nantes. Puis plusieurs bus me conduisirent à l’entrée du port. Je traversais l’immense port de Nantes à pied avant de m’effondrer exténuée sur une bite d’amarrage où je comptais bien que le « Commandant Henry » viendrait prochainement s’arrimer.  Enfin le pinardier s’approcha du mouvement lent, trop lent des bateaux qui remontent un fleuve. Les manœuvres sont toujours extraordinaires, mais celles-ci ne m’intéressaient guère. Je cherchais plutôt à traverser du regard les vitres de la cabine de commandement-royalement appelée château même sur ce vieux rafiot-pour vérifier s’IL était bien là. Enfin je LE vis. Il était encore trop loin pour que je reconnusse ses traits mais déjà je dégustais avec bonheur les retrouvailles éminentes.

La journée fut trop courte ou le déchargement du vin trop rapidement exécuté. A 18 heures le pinardier dut reprendre la mer. Je repris quant à moi   le chemin de la gare avec mon petit sac et mon gros ventre ; Je passai la nuit allongée sur un banc de la gare de Lorient. Au petit matin, comme la veille je partis à la recherche du port .

…Mais était-ce plus raisonnable?

Face à ma fatigue grandissante Jacques me pria de prendre un hôtel pour ma troisième nuit. C’est donc à Quimper que j’arrivais épuisée et ayant perdu toute trace de ma belle bravoure. Je cherchais un hôtel mais tous affichaient complets… on était le 15 août. Après avoir essuyé mon quinzième refus je m’affalais désespérée sur un trottoir. C’est alors qu’une voix chantante vint me réconforter. La dame compatissante me regardait avec gentillesse de ses yeux trop maquillées. Tout était trop chez elle je le sentais mais refusais de le voir. Et quand elle me tendit la main pour la suivre dans un hôtel qui bizarrement celui-là n’affichait pas complet, je la suivis, reconnaissante. Elle m’ouvrit une porte où un lit couvert d’un satin rose m’attendais. Je ne vis ni les photos ni les taches et m’affalai. Dans un espace de voile j’entendis la douce voix me conseiller de me fermer à clé. La nuit fut étrangement calme même si je compris bien après qu’elle avait été très agitée autour de moi.

Ce n’est que le lendemain vers midi que je me réveillais. Il était bien trop tard pour attraper le bus qui devait m’amener à Bénodet un petit port à quelques dizaines de kms de Quimper. Il ne me restait donc plus que le stop. Je l’envisageais sans crainte sûre d’une réussite rapide… j’appris ce jour-là à mes dépens que faire du stop avec un énorme ventre effraie ou déconcerte ; ce n’est qu’après une longue attente qu’une autre dame compatissante m’amena à Bénodet. Le port étant trop petit pour qu’il y eut des quais, le commandant Henry n’avait pas accosté. Il trônait au mouillage au milieu de la rivière et semblait me jeter un ultime défi. Refusant – dans ma grande sagesse- de me jeter à l’eau j’agitais les bras et criais à tue-tête « Ohé du bateau !». Je n’eus pas à hurler ou à m’agiter bien longtemps. Un peu plus loin sur la berge j’aperçus un homme à la démarche chaloupante bien particulière et reconnaissable entre toutes. Les 2 centimètres de moins à sa jambe gauche font que Jacques marche à terre comme sur un bateau. Il souriait content d’avoir toute la journée à me consacrer.

Je rentrais le soir sur Bordeaux, persuadée d’avoir suivi les consignes raisonnables de mon beau-frère

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