10- Journal du Nigéria – Lettre du 11 décembre 1987

Chère Maman, Cher Papa
Nos valises sont arrivées alors que l’on ne les attendait plus. Surchargée de travail à l’école je n’ai pas eu le temps de la déballer. J’ai donc demandé à Eno d’aller chercher les jeux des enfants qui en étaient privés depuis bien longtemps. Comme pour tout elle s’exécuta avec application et ouvrit tous les paquets… y compris les cadeaux de Noël. Quand je rentrais Marion m’accueillit ravie. » Maman c’est super on a plus de jouets qu’avant ; il y en a même qui ne sont pas à nous ! » Il va falloir que je travaille dur pour redorer l’image du père Noël.
On n’a rien déballé d’autres car on déménage le 11 décembre, c’est-à-dire aujourd’hui. Je peux bien attendre encore quelques jours pour déguster mes tisanes et mon thé adorés.
La nouvelle maison est située dans un compound bien fermé. Des gardiens à l’entrée vérifient la voiture et le coffre avant de vous laisser entrer. Il doit y avoir environ 25 maisons et une Guest house. Ici que des Michelins ou presque. Il y a 2 types de maisons toutes identiques toutes fermées par de solides barreaux. La nôtre jumelée à une autre est la première après la Guest house. Je suis allée la visiter il y a quelques jours car madame R… qui y logeait jusqu’alors tenait à m’en faire les honneurs avant de partir. ( Jacques remplace son mari)

Ce qui m’a tout de suite plu, c’est que tous les jardins sont ouverts. Le nôtre est agrémenté d’une haie d’hibiscus et d’un magnifique arbre du voyageur. Avant même que je frappe à la porte tout le quartier savait que « la nouvelle » arrivait. J’ai dû néanmoins attendre devant la porte le temps que madame R… déverrouille toutes les sécurités. Alors que je me disais tout bas que jamais je ne m’imposerais une telle astreinte, la dame dut lire dans mes pensées car d’emblée elle me récita un chapelet sur les nécessités de la sécurité. Puis alors que je posais mon sac à l’entrée elle le saisit et alla le cacher derrière un meuble… « pour éviter qu’on le voie ».
Dedans tout était marron ou gris. Gris les portes et le sol, marron tous les nombreux meubles. Formica imitation bois : Lourd, triste, laid. Marron les lourdes tentures en velours côtelé. Elles étaient presque fermées. Est-ce pour se protéger encore des regards ou pour éviter de voir les lourds barreaux ? Le pompon, c’était les plafonniers issus certainement de la brocante « kitchou land ». Je ne pus m’empêcher de penser que j’avais une large marge de manœuvre devant moi pour améliorer ce décor.
Enfoncée dans un énorme fauteuil, j’écoutais la dame me vanter les qualités de sa maison. La chance que j’aurais à avoir la plus grande, la chance que j’aurais à avoir la plus près de la Guest house, la chance que j’aurais à avoir le plus beau jardin…
Alors que la dame me parlait de ses regrets à quitter cette si belle maison, je sentais une présence derrière qui m’épiais derrière le mur proche de la cuisine. Cela devait être Arit la cuisinière rattachée à cette maison ; ses anciens patrons partant elle était en effet à la recherche d’un nouveau patron. La logique locale voulut que cela soit nous. J’avais donc hâte moi aussi de la rencontrer. N’y tenant plus je quittais mon énorme fauteuil marron et allais au-devant de la curieuse. Arit me sourit alors à pleines dents, un vrai sourire plein de gaieté et de franchise. Je fis de même. Puis elle se cacha le visage comme si la situation l’intimidait. Alors que je lui touchais le bras pour la mettre à l’aise, la dame murmura derrière moi. « Ne soyez pas trop familière sinon vous n’aurez pas d’autorité ».
Je lui touchais le bras et leui baragouinait un trc du style « que je seras très heureuse qu’elle travaille pour ma famille « lMAdame r murmura derrière moi. « Ne soyez pas trop familière sinon vous n’aurez pas d’autorité ».
S’en suivit cette fois-ci le chapelet de conseils pour asseoir ma position de maîtresse de maison face à ces serviteurs qui ne sont que des enfants. « Mais vous êtes jeunes, cela vous sera donc difficile… »
Puis elle enchaina sur les qualités d’Arit excellente cuisinière et que tout le monde lui enviait. D’ailleurs plusieurs personnes l’avaient déjà sollicitée.
On visita le reste de la maison. Puis la dame teint à me vendre, oui j’ai bien dit vendre tous les trucs essentiels qu’elle ne pouvait pas amener. Que ne les donnait-elle pas à une amie ou à ces « grands enfants de serviteurs » ? J’ai dû en autres acheter des lentilles congelées « amenées de France ». Quelle chance j’aurais madame de les déguster avec cette chaleur !!!!!
Je termine par une bonne nouvelle. C’est Arit qui nous accueillera tout à l’heure dans notre nouvelle maison. Il parait qu’elle a refusé les autres demandes préférant travailler pour « la jeune dame souriante ». J’en suis heureuse et laisse sans remords l’affreux Monday avec son bouc , ses crocodiles et ses serpents
Bises
isabelle

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