8 – Journal du Nigéria – Lettre du 2 décembre 1987

Cher Papa, Chère Maman

Quand j’ai accepté les quelques heures d’enseignement à l’école « Elf – Michelin » je me suis dit : c’est peu, mais maintenant j’ai un pied dans la place et qui sait un jour l’école m’attribuera davantage d’heures »
Je ne croyais pas si bien dire, depuis quelques jours les profs tombent comme des mouches. Chaque nouvelle hécatombe grossit mon planning de cours. J’encadre maintenant les maths(6eme), la physique (6àme, 5eme, 4eme, 3eme et seconde) et la chimie (3eme et seconde) sans avoir abandonné la techno et le dessin. Je tourne entre 22 et 23 heures de cours par semaine. Pour un prof averti c’est déjà beaucoup alors pour une débutante qui ne connait pas les programmes… J’arrive à avoir même des cours qui se chevauchent. Alors on me voit courir d’une salle à l’autre, corriger un problème puis partir donner des consignes aux autres. Au début j’angoissais vraiment ; il y avait de quoi… je découvrais tout avec les élèves. J’appris ainsi ce qu’était un oscillographe, un opérateur logistique et la formule du polymachinchose éthylène. Je sais même pourquoi c’est intéressant de savoir comment avance la coquille saint Jacques ! Pour être à la hauteur je travaille comme une folle à la maison. Faute de documentation -ici il n’y a aucun livre- je mets Jacques à contribution. En somme j’explique aux élèves ce que Jacques m’a appris la veille. Heureusement j’apprends plus vite qu’eux (ou Jacques est meilleur prof que moi) et avec de l’organisation et de gros efforts sur ma mémoire scolaire j’arrive maintenant à m’en sorti seule. Reste encore ici et là quelques questions que je pose à Jacques et qui le plonge dans un profond état de perplexité face à la profondeur de mes lacunes.
Enfin en janvier, l’école se réorganisera et de nouveaux profs devraient arriver. Ce sera mieux pour tout le monde… à commencer pour les élèves. A dire vrai mes responsabilités ne sont pas si importantes car ces classes étant suivies par le CNED, l’enseignant qui les accompagne n’est qu’un simple répétiteur. Pas de copie à corriger, pas de bulletin. Je suis un simple guide et je veille à ce qu’on suive le rythme. Et puis la majorité des élèves se trouvant en Maternelle et en Primaire, je n’ai à gérer qu’une quinzaine d’élèves répartis sur tout le secondaire. En fait c’est pour eux que ce n’est pas drôle. Imaginez-vous être en seconde à Port Harcourt ! Pas de cinéma, pas de jardin public où aller flirter, pas de commerce, pas de café, pas de soirée ; un seul copain dans la classe qui n’est pas vraiment un copain car il est encore bien godiche qu’il préfère le ballon à la disco et a plein de boutons sur le nez…. Maman qui a peur pour vous, vous accompagne partout même pour aller chez le boutonneux récupérer les devoirs. Sans compter que Maman tient à ce que je l’accompagne à tous les goûters d’anniversaire des petits, soi-disant pour me sortir. Comme si jouer les baby-sitters une fois par semaine allait me distraire ! La pauvre Claire dont je parle est bien affligée par son sort. On s’entend bien et j’essaie de la faire rire en lui parlant de l’Acropole (c’est difficile) ou de Duchamp (c’est plus facile) car je lui donne en plus des cours particuliers d’histoire de l’art. … enfin une matière où je me sens compétente
Bises
Isabelle

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