11 – Journal du Nigéria – Lettre du 20 décembre 1987

Chère Maman, cher Papa
Juchée sur l’estrade des VIP, je rêvasse. Je pense à notre petite Marion qui ce matin s’est réveillée dans un sanglot « je ne veux pas que la Nani vienne nous garder ». C’est vrai que ces derniers temps les soirées se sont succédées à un train d’enfer. Les 25 ans de l’usine à eux seuls ont donné lieu à 3 manifestations : un diner entre les big boss, un diner avec les « big boss » ET les « big technicals », puis enfin une journée entière « all together ». Nous sommes dans la « All together » d’où ma position en surplomb au-dessus de « all » car pour ce qui est du « together » c’est un peu raté.
A dire vrai, délivrée des contraintes de ménage et de cuisine je peux passer beaucoup de temps avec les enfants. Un vrai temps où on peut bricoler, lire des histoires, jouer… un temps sans téléphone car ici il ne marche pas, sans fourneau à surveiller, sans colère parce qu’on a tout sali ce que maman venait de laver. Pour eux, seule ombre au tableau sont nos fréquentes sorties. Les bons matins, Marion demandera d’un air détaché : « Où vous allez ce soir ? et les mauvais comme ce matin il faudra beaucoup la consoler.
Tirée à 4 épingles me voici donc plantée à la table d’honneur, condamnée à écouter ces nombreux discours interminables. Toutes ces manifestations se ressemblent : discours attente ,chaleur, moustiques et ennui. Ma voisine de droite soupire et se ventile. C’est la « first dame Michelin» . Elle se tape encore plus de manifestations que moi, la pauvre. A ma gauche 5 autres dames qui constituent avec moi le club des dauphines , cancanent à voix basse. Nous sommes les épouses des chefs de service. Fabrication, Maintenance, Finances, qualité et Personnel … Elles ne sont pas fatalement méchantes mais non plus pas très intéressantes. Leur conversation tourne surtout autour de la difficulté à vivre ici et de l’épaisseur du papier toilettes. L’une d’elle a mon âge et se prend déjà pour la reine d’Angleterre. Derrière les adjoints aux chefs. Ouf enfin des peaux noires qui ont droit tout de même à la table d’honneur… bien qu’au deuxième rang. C’est dans ce groupe que je recrute mes meilleures copines. Parfois je m’échappe un instant vers l’arrière pour discuter avec elles ; elles sont bien plus rigolotes que mes voisines du premier rang En plus, cela parfait mon anglais . Mais surtout, elles sont ma meilleure chance de m’intégrer ici. Une de ces ladies veut monter un projet d’atelier pour les lépreux. Je lui ai proposé mes services ce qui a semblé la ravir. Les fonds sont réunis ce qui est tout de même le nerf de la guerre. Elle va me présenter à son groupe. Si cela marche je travaillerai pour les nigérians avec les nigérians. Mon rêve.

Mais je reviens vite sourire aux photographes et écouter avec intelligence. Je vois bien que durant mes petits sauts vers l’arrière l’éventail de la first lady s’agite plus vite , un brin agacé.
Pendant ces 5 heures je serai très sollicitée pour être prise en photo avec les membres successifs de l’usine et l’indispensable monsieur Bib qui fait partie de toutes les cérémonies . Je plains sincèrement celui qui doit s’affubler de tout ce caoutchouc par ces fortes chaleurs.
Les discours reprennent ; c’est le tour de Jacques. Je retourne à ma position d’écoute. Je ne parle pas bien anglais mais comprends le sien. Il me semble qu’il oublie de conjuguer les verbes. Enfin au moins il parle ; c’est bien. Je ne me plains pas de mon sort. Je suis à l’ombre d’une tente et j’ai une bouteille d’eau à ma disposition. On m’abreuve à outrance. Plus loin, d’autres épouses expats n’ont pas ce privilège et rougissent sous le soleil. Elle peuvent se dessécher sur place, personne ne leur amènera de l’eau. Heureusement elles ont anticipé, conseillées par les anciennes et ont leurs glacières bien pleines. Ces dames-là sont les épouses des techniciens supérieurs ou alors d’ouvriers envoyés au Nigéria car leurs compétences très spécialisées sont nécessaires. Elles n’ont donc pas droit à la table d’honneur ce qui rend ce monde d’injustice un peu moins raciste tout de même. Le protocole ne regarde pas visiblement la couleur de la peau mais plutôt la position dans l’usine. Mais il faut bien reconnaître tout de même que la dite position dépend un peu de la couleur….
Enfin on invite les dames VIP à s’approcher du buffet. Les mets ont attendu bien plus que nous au soleil. La petite nouvelle que je suis l’apprendra très vite à ses dépens. Le dernier de la table d’honneur servi, le buffet est alors ouvert à tous. C’est la ruée, la bagarre, spectacle horrible ! Les expatriés qui forts de leur dignité refusent de se précipiter restent sur leur faim, ce qui tout compte fait et peut être mieux pour leurs estomacs. Heureusement une vieille expat, toujours la même, habituée à ces cérémonies sort de sa glacière un paquet de sandwichs.
Enfin c’est la fête. Une troupe de danseurs arrive au son du tam-tam . Ils ont l’air aussi heureux de danser que nous de les regarder. Les rythmes, toujours les mêmes peuvent durer des heures. Si vous en arrêtez un, les autres reprennent de plus belle. C’est gai enfin. Je meurs d’envie d’aller les rejoindre pour agiter les fesses avec eux. Mais je doute que cela fasse partie du protocole. Plus tard promis je le ferai… quand je serai plus acceptée et que j’aurai mieux compris jusqu’où je peux aller.
Et il en est ainsi pour chaque manifestation, même la Christmas party, fêtes des enfants. La seule différence cette fois-là c’est que Marion et Antoine, juchés sur la table d’honneur avaient déridé l’assemblée en dévorant des spaghettis à la droite du directeur.
Bises
Isabelle

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