12 – Journal du Nigéria – Lettre du 23 décembre 1987

Chère maman
On s’est bien amusés à lire ta dernière lettre qu’il fallait tourner dans tous les sens. Jacques prétend que sa prochaine lettre sera écrite en rond… il faudrait déjà qu’il y ait une première. Je me plais à imaginer quelle forme aura la première de Papa …. En tout cas je vois Maman qu’il ne t’a pas fallu longtemps pour retrouver ton énergie. Les palmes académiques ! Diantre quelle reconnaissance pour tes années de recherche. Dans ce monde d’hommes de sciences construit pour et par les hommes, je félicite une des rares femmes de sa génération qui ait su si bien s’imposer. Tu dis que tu avais été sélectionnée pour être en tête du défilé. Est-ce que cela veut dire que Papa a dû marcher loin, loin derrière toi ? J’espère que non quand même.
Bravo Maman. Tu es un bel exemple pour tes filles et petites filles. C’est une des raisons pour lesquelles je m’acharne tant à trouver un boulot dans un lieu où toute activité professionnelle féminine autre que prof semble proscrite.
Et oui, à part l’enseignement, il n’y a qu’une raison qui justifie la présence des femmes ici : accompagner son mari. A noter qu’aucun mari n’accompagne son épouse
Celles qui sont fans de sports ou de musique ne s’en sortent pas trop mal. Les autres survivent en fondant des ateliers patchwork, de tricot, de macramé ou de fabrication de poupées en coton. Cela donne l’occasion d’organiser des ventes de charité et des après-midis goûter pour préparer ces ventes de charité. Il y a aussi la journée bibliothèque où je vais prendre des livres mais aussi « faire l’aimable » comme dit un ami.
Certaines vont de temps à autres à l’orphelinat. Elles bercent les enfants quelques temps. Mais je doute que ce passage irrégulier fasse beaucoup de bien aux enfants et rendent vraiment service aux nurses. Mais cela donne l’occasion à ces dames de tenir une peu de vie entre les mains pour égayer la leur.
La majorité font leurs courses en petits groupes car le dehors leur fait peur. Un jour elles vont au marché aux légumes, une autre fois aux tissus, puis la virée des épiceries, enfin ce sera le jour du pain qui n’est livré qu’une fois par semaine. Elles se font par contre livrer la viande et le poisson car ces marchés très habités par les mouches et les odeurs les écœurent trop.
De marchés en ateliers et d’ateliers en après-midis goûters (nommé « cafés » en l’absence de lieu pouvant jouer cet office, le temps s’écoule.
A les regarder vivre je suis encore plus acharnée qu’à mon départ pour trouver un boulot…. Te dire. Certaines de ces dames ont du mal à comprendre mon esprit d’indépendance. J’aimerais bien connaitre la position des maris : respect ou profonde compassion pour Jacques ? Mais bon rassure-toi, je suis loin d’être seule et commence à me faire des amies parmi les profs et quelques nigérianes.
Pour une fois, cette lettre t’est réservée. Lettre d’une femme qui revendique son indépendance à une autre qui l’a acquise de haute volée. Encore mes félicitations et… embrasse quand même Papa.
Bises
Isabelle

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