13 – Journal du Nigéria – Lettre du 24 décembre 1987

Cher Papa , Chère Maman,

 

Notre famille dorlotée par 2 femmes s’installe dans une sorte de nid douillet

Eno grande et mince s’occupe des enfants. Antoine passe toutes ses journées juché sur sa tête ou ses épaules. D’une douceur extrême elle est presque trop servile. Dans les premiers jours c’était presque embarrassant. Si Antoine se cognait, elle s’excusait, si je faisais tomber quelque chose, elle se précipitait pour le ramasser. Et pire, pour saluer Jacques elle s’agenouillait devant lui et lui baisait le bout des doigts. ¨Tel un pape

Heureusement cela lui passe. Elle a compris que ce n’était pas vraiment le genre de la maison. Je me précipite plus vite qu’elle pour ramasser l’objet, on rit quand Antoine se cogne et Jacques lui fait des grands sourires à quelques distances.

Seul Antoine abuse de sa gentillesse et jette inlassablement des objets qu’elle ramasse avec une infinie patience. Dès qu’elle a un moment de libre Eno part prêcher le monde. Si on l’écoutait, on adorerait Jéhovah et on dévorerait la Bible. Elle est heureuse de me voir lire une des 3 qu’elle m’a offerte ; mais elle est loin de se douter la pauvre que mon objectif premier est de parfaire mon anglais. Il y a pas de librairie à Port Harcourt. Alors en attendant mieux, je lis la Bible….

Arit dont je vous ai parlé est notre cuisinière et remplace notre affreux steward. Aussi courte que ronde , elle parle fort, rit de bon cœur en secouant sa lourde poitrine. Elle sait envoyer balader les enfants quand ils la dérangent et n’hésiterait pas j’en suis sûre à en faire de même avec les patrons. C’est de surcroit une cuisinière hors pair. Mais il faut lui dire si on ne veut pas recevoir un regard plein de reproches

Ces deux femmes sont à peine plus jeunes que moi et s’entendent très bien. Elles sont du même village , ce qui est très important dans  ce pays où les différentes ethnies se font toujours la guerre.

Pour Noël j’ai voulu marquer le coup par un geste plus personnel au traditionnel billet. A Eno, j’ai offert ma robe de marié que je ne peux plus porter sans un corset durement baleiné. J’avais brodé des rubans de couleurs pour lui ôter son côté « virginal ». A Arit, j’ai offert ma robe de fiançailles qui est montée sur élastiques. La première a failli fondre sous l’émotion. La deuxième s’est mise à danser de la cuisine à la salle à manger, frappant des pieds en rythme, secouant son beau postérieur et embrassant la robe dans tous les sens.

Une fois la première émotion passée, je leur ai conseillé de faire attention à Jacques car ces robes pourraient lui rappeler de tendres souvenirs…. Ce qui fit rosir Eno et glousser de plus bel Arit

Mais notre « personnel » ne se limite pas à la maisonnée. Devant la porte se trouve un gardien. Il y a un gardien de jour et un gardien de nuit. Tous deux s’appellent Sunday. ( ici les jours de la semaine sont des prénoms). Alors on les appelle Sunday day et Sunday night. Sunday day est très souriant et attentif aux enfants. Sunday night est plus ténébreux… Enfin il y a Patrick le chauffeur qui une fois avoir accompagné Jacques au travail est à ma disposition toute la journée.

Me voici donc à la tête d’une petite entreprise sans avoir rien fait pour le mériter. A dire vrai étant riches pour les gens d’ici on est presque obligés d’avoir toutes ces aides. Le contraire ne serait pas compris. Ici, celui qui réussit se doit d’entretenir une tribut. Passée la surprise et la désagréable impression d’apparaitre comme un colon, je reconnais que  cela me va plutôt bien. Vous connaissez mon faible enclin aux tâches ménagères. Mais gare à la tentation de devenir un despote comme bon nombres d’expats. Certains se comportent très mal avec leur personnel. Petites ou grandes brimades, soupçons et mesquineries de toutes sortes. Un tel qui vend sa vieille veste à son steward. Tel autre qui photographie régulièrement ses placards et sa réserve de nourriture pour vérifier que rien ne disparait ;  la majorité qui garde tout sous clé. Le pire sont les moqueries ouvertes, ces rires  en leur présence. Il y a eu ce diner où j’ai failli faire une esclandre. La maîtresse de maison qui avait contraint son steward à servir en chaussures et gants blancs se moquait de sa gaucherie. Il avait manifestement mal aux pieds et comprenait certainement que l’assemblée riait de lui. J’ai eu  honte , tellement honte….

 

Bien « qu’ON »n me le déconseille fortement j’accorde à notre petite équipe toute ma confiance, ne garde rien sous clé et me repose beaucoup sur eux tous.

Il règne donc dans la maison une bonne ambiance et c’est bien agréable. Comblée et consciente de ma chance, je m’adonne à ce qui m’intéresse : les enfants, les cours à l’école ( les profs qui devaient me remplacer arrivera plus tard) , la tapisserie et évidemment la recherche de boulot en archi. Comme contrainte , il me reste le marché… ce qui il est vrai n’est pas une mince affaire. Je vous en parlerait certainement un jour

Bises

Isabelle

Lettre suivante : ….. A VENIR …

Retour au prologue : Femme d’expat – La dure école du Nigéria