7- Journal du Nigéria – Lettre du 29 Novembre 1987

Chère Papa , Chère Maman,

Jacques se fait de belles journées à l’usine embauchant tôt, terminant tard.  Ce qu’il y fait ? Je ne le sais pas. C’est son jardin secret, si on peut parler ainsi de son usine qui est recouverte d’une épaisse couche bien noire de poussière de gomme.  Quant à l’odeur, elle est loin d’être champêtre ! Je ne peux que constater les résultats sur son personnage : fatigue, sueur et crasse. Je sais cependant quand cela ne va pas, car il ne parle plus, et quand cela va, car il part alors dans des délires. Après une phase bien muette il se met enfin à jacasser. C’est bon signe.

Mais ne croyez pas cependant que j’ignore tout. L’usine nous poursuit jusque dans notre chambre. Grâce au talkie-walkie !. Posé quotidiennement sur la table de chevet il a du mal à se faire oublier. Il signale sa présence par un premier grésillement et quand on espère encore que c’est l’autre qui a simplement grincé des dents une grosse voix tonne « maintenance 8 to maintenance 7, maintenance 8 to maintenance 7 »

Et voilà c’est parti pour une demi-heure de radio : Caoutchouc trop dure qui a coincé une machine, caoutchouc trop mou qui en a engluée une autre, boulon dévissé, fil coupé, machine capricieuse, outil bloqué qui refuse de redémarrer … on vibre au rythme des tourneuses, faiseuses, pétrins, boudineuses…..  et on s’inquiète de savoir comment (et surtout en combien de temps) ce nouveau problème va se conclure. Hélas maintenance 7 n’a manifestement rien pu faire, il appelle à son tour :  « maintenance 7 to maintenance 6, maintenance 7 to maintenance 6 »  …. Certaines nuits je tremble car de 6 on passe à 5 puis à 4 puis à 3 puis à 2. Ah ! ce numéro 2 comme je l’apprécie !  Combien de fois a-t-il pu arrêter là le flot du talkie-walkie ! Pour moi, numéro 2 c’est le Goldorack du service… Mais bien entendu cela ne marche pas à tous les coups et Jacques doit bien parfois justifier son numéro 1. Il y a eu le jour où toutes les machines s’étaient mises à redémarrer à l’envers suite à une coupure d’électricité car tenez-vous bien le service EDF local avait tout rebranché en inversant les fils… Il y a eu cet autre où toute l’usine a été noyée en quelques minutes sous 30 cm d’eau car un énorme tuyau avait explosé…

Autant vous dire que dans ces cas-là, Jacques était déjà habillé avant même d’être appelé.

Il semble maintenant passionné par son boulot. Pourtant, les débuts ont été difficiles car il avait le handicap de l’âge. Il est bien jeune pour un pays où seul le vieux impose le respect. Remplaçant un homme que chacun nommait « Grand Père » il a eu du mal à affirmer son autorité. Il a été officiellement présenté lors d’un cocktail réunissant 55 Michelins et leurs épouses. Pour l’occasion une estrade avait été installée décorée avec une affiche monumentale où on pouvait lire «  Thanks to Mr R…… Welcome to Mr Le Baron ». Perché là-haut, le directeur a longuement remercié le prédécesseur par un interminable speech en anglais auquel je ne prête que peu d’attention. Seule sa femme m’amusait car son sourire béat et ses hochements de tête satisfaits montraient que manifestement elle buvait du petit lait. Puis soudain Jacques m’a poussée en avant et m’a fait monter sur l’estrade sous les applaudissements de la foule en liesse. Il semblait ému et assez coincé ; j’étais très mal à l’aise, simple potiche représentative face à cette foule inconnue dont j’ignorais ce qu’elle attendait de moi. Se tournant vers Jacques le directeur a entamé son mot d’accueil. Il se voulait semble-t-il cocasse. Dommage car face à tous ces regards il m’a fallu apprendre à rire avec les autres : dure entreprise. Un retard et je montrais que je n’avais rien compris. Un sourire permanent et je passais pour une brave demeurée. Il a commencé par ces mots que je trouve justes « Le Baron is young but full of energy…. » …. Espérons que la fougue de la jeunesse remplacera aux yeux de nos amis africains la sagesse de l’âge. Enfin le directeur s’est tourné vers moi en disant une ânerie du genre que « derrière chaque homme il y a une femme et que la réussite de celui-ci… blal bla bla … Claire allusion de ce que l’on attendait de moi ici et de la place que je devais garder…si j’avais encore des doutes. Je n’ai pas tout compris et cela m’arrange bien. La place des femmes à Port Harcourt mérite à elle seule une lettre … qui ne saurait tarder.

En attendant, je vous embrasse

Isabelle

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