Licorne Atlantique : une vie à bord bien réglée

Eté 1984-  Le Licorne Atlantique un des plus grands navire au monde fait route entre les 5 continents.  Jacques a embarqué en Europe puis après une escale au Brésil s’est dirigé vers le Japon. C’est là que je l’ai rejoint (voir mon voyage au Japon)  Nous nous dirigeons maintenant vers l’Australie pour charger du minerai avant d’aller en Afrique du Sud

Une vie à bord très réglée

Partie sur le Licorne Atlantique depuis 15 jours, je m’enfonce dans la monotonie. La vie à bord de cet immense minéralier suit le rythme des quarts et des repas. Pour la dizaine d’officiers comme pour la cinquantaine d’hommes d’équipage l’objet le plus important est l’horloge. Il y en a dans chaque pièce : les cabines, les carrés, la passerelle, le poste radio, les différentes cuisines ….. et sans y être allée, je suppose que les soutes ont les leurs.

Invitée exceptionnelle j’ai l’immense privilège d’user de mes matinées à ma guise. Jacques  étant de quart, je me prélasse dans la cabine ; c’est mon temps pour écrire  Mais dès midi  je dois me plier aux règles. La première est de n’emprunter que les étages et les coursives autorisés. Il n’est pas question qu’une femme circule sans escorte  ailleurs que dans le château.  La deuxième est d’être toujours à l’heure.

Heure de l’apéritif

  • A 12 heures pétante je pénètre dans le carré, chignon parfait, tenue irréprochable. Etant la seule femme à bord je me dois de ne pas décevoir… esthétiquement parlant, car pour l’intellect cela n’a guère d’importance. Je me plie à ce concept machiste, trop heureuse d’avoir été acceptée pour ces 2/3 mois de long courrier. Comme cela n’allait pas de soi , je suis décidée à jouer le jeu. Mon apparition fait lever quelques hommes, sourire d’autres, stopper quelques conversations. Manifestement, je n’ai pas déçu. On me tend un siège , on me propose  un verre. L’apéritif est un moment éminemment important, j’accepte un jus de fruit .  Puis les conversations un instant interrompues reprennent leur cours ; comme une potiche je m’installe dans le décor car il est évident que mon rôle n’est pas d’animer la conversation. Pour le radio, je suis comme toutes les femmes, idiote, juste bonne aux tâches ménagères . Quand il me voit écrire, il pense que Jacques me fait faire des lignes. Pour le chef j’ai vaguement quelque chose à voir avec les Beaux arts,  une hippie donc. Pour le second capitaine je suis à fuir car il a vu en moi un être pensant… Pour tous, je suis évidemment passionnée de bateaux, de moteurs, de diesel, sujets sur lesquels ils m’entretiennent longuement. Heureusement le second mécanicien a une conversation plus éclectique et le lieutenant mécanicien haut en couleur m’amuse  avec ses airs de Raimu.

Heure d’avancer vers  la salle à manger

  • A 12 h15, la cloche de bronze retentit . Les officiers se lèvent instantanément. Je dois faire de même car c’est à moi d’ouvrir la marche et ni le cuisinier, ni les estomacs ne supportent le délai. Ma démarche s’est assouplie en 2 semaines. J’ai appris à mener mon cortège avec un peu plus d’aisance . Dans la salle à manger, les tables sont dressées magnifiquement  avec leurs multiples couverts  en argent et leurs nombreux verres en cristal. Un officier me tire une chaise, le maître d’hôtel m’invite à poser ma serviette, une magnifique cocotte en damassé blanc, sur les genoux et  me tend le menu. Je fais mon choix de calories et apprends rapidement à ne pas me fier aux métaphores . Ainsi la pomme qu’elle soit en bataille,  Duchesse, allumette, laurette, boulangère, bonne femme, en robe des champs, coin de rue, camouffle toujours une redoutable pomme de terre bien grasse.

Heure du repas

  • 12 h 25 : Le maître d’hôtel pose délicatement la première cuillère dans mon assiette.. Le premier jour tous les regards ont convergé vers mes mains Chacun attendait que je saisisse mes couverts avec une interrogation amusée et sceptique. Cette gamine allait-t-elle savoir par quelle fourchette commencer ? Un coup d’oeil à Jacques et une certaine logique m’ont permis de sortir indemne de l’exercice. Les plats et les vins se succèdent et mes compagnons de table tout en râlant contre la mauvaise pitance se remplissent bien la panse. La conversation se languit. Les sujets comme la religion, la politique et le boulot actuel étant interdits, on reprend la conversation sur les moteurs et les aventures des précédents voyages. Le calcul des retraites est un sujet récurrent et devant un maître d’hôtel imperturbable, on débale sans honte ses chiffres et sa fortune.

A la table d’à côté le capitaine et son second mange en silence. Comment vont-ils tenir ce tête à tête pendant 4 mois ?… J’ai du mal à comprendre cette hierarchie de la marine qui répartit ainsi les hommes suivant leurs grades : tous dans la même galère mais pas autour de la même table. Je me demande si dans les différentes salles à manger du dessous, celles où je n’ai pas le droit d’aller, on s’amuse un peu plus.

Heure du temps libre

  • 13 h30 : tout le monde part à la sieste. C’est l’heure de mon apprentissage . Seule dans ma cabine je m’active . J’ai tout amené, tissu, fil outils,  documentation et machine pour mettre à profit ce long voyage : apprendre à coudre. Pour moi une école de la patience. Parfois Jacques se libère et nous pouvons faire une promenade sur le pont entre les tuyaux et les cordages … le summum du  romantisme!

Heure de la piscine

  • 16 h  : Jacques me dépose à la piscine et part faire un match de ping pong avec un copain. Pendant que je me baigne, la règle impose que personne ne s’approche ni ne jette ne serait-ce qu’un regard vers la piscine. Sans prétendre être un immense objet de convoitise, je suppose que l’ordre sur ce navire impose que je fasse mes longueurs … seule.

Heure du sport

  • 17 h : je laisse la piscine aux hommes et peux aller dans la salle de gymnastique soumise à la même logique. Mais cette fois-ci, Jacques a le droit d’agiter les altères avec moi.

Heure du quart

  • Le maître d’hôtel nous attend pour un repas anticipé et simplifié. Jacques est de quart et ne peut participer au diner en grande pompe. Ravie d’y échapper aussi , je l’accompagne sur la passerelle où il doit siéger de 19 h à 23 heures. Penché sur la table de conduite, il calcule à l’infini la position de notre navire. Ma présence fait diversion ; attentive je le laisse me répéter la route que l’on va suivre , les étoiles que l’on va voir et celles que l’on va rater, les noms des mers, des golfs traversés, leur profondeurs et leurs caractéristiques ; les phares que l’on aurait pu apercevoir si on était passés à 5 miles et non à 50… et si bien entendu il avait fait nuit. Et là, je comprends ce que j’ai dans ma malchance loupé : j’aurais pu apprendre la différence entre un phare à occultation ou à scintillements. Le cours de géographie laisse la place à de la technique et les différents usages du radar et du sextant. Comme je suis une assez médiocre élève, on peut recommencer le jour suivant. Jacques est intarissable. Il y a un domaine où cependant j’excelle : c’est le tracé du point qui, il faut bien reconnaitre avance bien lentement
  • La tâche qui consiste à observer la surface de l’eau désespérément vide pendant des heures revient au timonier. Parfois il dira «  Bateau babord 2 quarts ».  Jacques lèvera alors le nez de la carte se saisira d’une paire de jumelles et prononcera de la voix avec l’assurance que lui octroie  son grade d’officier  « Repéré !».  Le plus souvent, on ne voit ni bateau , ni bout de bois de tout le quart. Alors les yeux perdus sur l’horizon, on devise de la femme du timonier de la fille du timonier, du chien du timonier et de la voiture du timonier…. Ou de la femme, la fille, le chien et la voiture de celui qui viendra gentiment tenir compagnie à ceux qui sont de quart
  • Heureusement, parfois, on croise une route commerciale ou une zone de pêche et le timonier fou de joie crie tout azimut « Bateau tribord 3 quarts… bout de bois babord 1 quart… flotteur droit devant !!! ». L’officier ne lâche plus les jumelles et joyeux répond «  repéré !.. repéré !!…  repéré !!! » Ces jours-là, les visiteurs sont nombreux à monter sur le pont pour partager cette joie collective.

Heure de se retrouver

  • 23 heures 05 Nous abandonnons la passerelle à la relève , non sans avoir partagé quelques informations plus ou moins primordiales . Nous nous retrouvons dans notre cabine enfin en tête à tête et admirons la photo de notre petite fille laissée à nos parents. « Raconte-moi » Marion, me demande-t-il . « Elle est si belle, comment ai-je pu faire une chose si parfaite… » Et, à mon tour intarissable, dévorant des yeux l’image, je lui raconte ses jeux, ses caprices et ses sourires…..
  • C’est l’heure enfin pour nous deux de nous retrouver et de justifier à mes yeux cette journée d’ennui et de monotonie.