Toujours plus loin pour le retrouver

Depuis quelques jours la supercherie de la carte n’avait pas d’effet. Ce voyage n’avait pas de fin et mon bateau aimanté stagnait au milieu des eaux. Le Licorne Atlantique sur lequel Jacques était embarqué se trouvait au Brésil. D’ici un mois il approcherait les côtes japonaises avant d’aller en Australie, puis en Afrique du sud pour terminer de longs mois après en Europe. Hélas avec cet interminable voyage, mes petits drapeaux s’agitaient en vain.  La seule façon pour moi de couper l’attente était de déplacer un drapeau au-delà de mes ports habituels.

Un choix difficile

La décision était dure à prendre. Si la compagnie autorisait les épouses à naviguer sur de longs courts, les enfants quant à eux étaient cantonnés aux courtes virées.  Marion avait juste 10 mois et partir ainsi signifiait la laisser 2 mois à mes parents et mes beaux-parents. Certes la petite serait choyée, mais je n’arrivais pas à me résoudre à cette petite trahison.

Une de mes amies me convainc en m’affirmant que pour le bien de ma fille il valait mieux des grands-mères heureuses qu’une mère malheureuse et odieuse. Je partais donc.

A la découverte de nouveaux codes

J’arrivais au Japon avec pour unique bagage linguistique le français. A cette époque rien n’était encore écrit en lettre latine pour faciliter la vie du touriste. Ne pouvant donc ni parler, ni lire je passais 10 jours à me perdre seule.

Dans ce pays où tout semble organisé et réglé je me fis immédiatement houspiller pour mon manque de discipline involontaire. J’appris donc à observer avant d’agir pour éviter les piaillements ou les hochements de tête offusqués.  Je découvrais pour la première fois qu’enfiler une savate dans un temple, poser un pied sur un sol, monter dans un train à mon tour, attendre, traverser, manger, déambuler répondaient à des codes nouveaux…. Je ne les compris pas tous, bien sûr, mais fis de mon mieux.

Le Japon pays de contraste

Je n’étais jamais sortie d’Europe : Le Japon fut pour la provinciale que j’étais la découverte étonnée d’un monde de contrastes.

Le   brouhaha infernal de la rue ;  le silence apaisé d’un temple.

Les enseignes gigantesques et grotesques comme celle d’un magasin de crustacés au-dessus duquel s’agitait une colossale crabe qui agitait des pinces longues d’au moins 4 m ;  les délicates et sensibles aquarelles du magasin voisin

Cette vieille épicière qui comptait encore avec un boulier; cette m^me épicière  qui avait dans son arrière-boutique toute obscure un objet précurseur de l’ordinateur pour gérer ses comptes (on n’est qu’en 1984),

La folie des stations de métro où une marée humaine indifférente court dans tous les sens à vous donner le tournis ;  ce monsieur qui a passé plus d’une heure à essayer de me diriger ;

Les regards moqueurs sur mon allure de grand cheval ; cette minuscule vieille dame qui marche sur la pointe de pied à côté de moi brandissant à bout de bras son parapluie pour m’abriter des orages

Les tomates au prix de l’or ;  des soupes de nouilles pour quelques sous,

Le Shinkansen le train le plus rapide au monde quand le TGV n’avait pas encore vu le jour en France;  les charrettes à bras….

Un rendez-vous très hasardeux

Je ne me lassais pas mais le rendez-vous attendu approchait. Il avait été convenu par télégramme avec Jacques qu’on se retrouverait à la gare de Tokyo le 14 juillet à 14 heures. J’étais à l’heure, impatiente, et fus bien déçue de ne pas trouver Jacques au point rendez-vous comme prévu. Je trouvai aisément des excuses pour la première heure d’attente. Le bateau devait avoir du retard. On avait combiné notre RDV il y avait des jours et un petit imprévu avait dû arriver. Les heures suivantes furent plus dures à justifier et la patience fit place à l’inquiétude. Persuadée que mon séjour en solitaire s’achèverait je n’avais pas gardé de yens et n’avais pratiquement plus un sou en poche. Je me décidais à utiliser cette ultime réserve pour appeler le service du port. Hélas mon anglais minable n’avait d’égal que celui de mon interlocuteur. Je crus comprendre que le Licorne Atlantique serait au mouillage (donc inaccessible) pour encore 15 jours. Sans un yen qui pourrai-je contacter ?  Je m’effondrais.

Jacques arriva un peu plus tard le sourire aux lèvres et une fleur à la main « bein » aise à l’idée de retrouver sa jolie petite femme. Il balayait le regard au-dessus des têtes brunes cherchant en vain mon épaisse chevelure blonde.

Il ne s’attendait pas à me découvrir en boule et toute tremblante entre les jambes des milliers de voyageurs pressés.

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