Un aller-retour pour rien

Décembre 1983. Jacques est à bord du  Dumont Durville ;  un voyage de 4/5mois en partance de Dunkerque vers l’Espagne puis l’Amérique puis la nouvelle Orléans, puis l’Afrique du sud….

Quand je découvre que Bilbao n’est pas un port breton…

A 4 pattes devant la carte de l‘Europe étalée au sol, je viens de réaliser que Bilbao n’est pas si loin de Bordeaux. Dans l’après-midi j’avais appris que Jacques ferait finalement une courte escale dans ce port avant d’effectuer sa grande traversée. Persuadée que Bilbao était plantée dans la pointe du Finistère, je n’avais alors pas envisagé une si longue distance sur un temps si court. Mais la carte me révélant une toute autre position, je décidais de profiter de l’aubaine.

Un appel à mon patron pour lui demander un jour de congé, un autre à mes parents pour qu’ils ne s’inquiètent pas de mon absence, les bagages furent prêts et la 4L vite chargée. De fait à part le couffin avec ma petite Marion âgée de 3 mois, je n’avais pas grand-chose à prendre.

… mais n’est pas si près de Bordeaux…

A 20 heures je quittais Bordeaux excitée comme à chaque départ. Un auto-stoppeur fut le bienvenu pour m’empêcher de m’endormir au volant.   Hélas à environ 120 kms de Bordeaux un camion   projeta un caillou sur mon parebrise le brisant net.  Il faisait froid à l’approche de l’hiver et je ne pouvais décemment pas continuer en plein vent avec un bébé dans la voiture. L’autostoppeur me fit comprendre que sa mission s’arrêtait là et m’abandonna à mon triste sort dans la station essence où je trouvais refuge. Mon père, appelé à la rescousse d’une cabine, sentit trop bien ce que sans oser lui demander j’attendais de lui.  « Ne bouge surtout pas j’arrive ». Il y a des marques d’amour qui ne s’oublient jamais. Celle-ci en est une. Mon père arriva 2 heures plus tard avec écharpe, moufles, bonnet et doudoune qu’il avait dû trouver au grenier dans le stock des habits de sports d’hiver. Il faisait triste mine à l’idée du calvaire qui l’attendait mais c’est avec un gentil sourire qu’il me dit » Tiens voici les clés de ma 104. Continue ton voyage je ramène ta 4L »

Nous repartîmes chacun dans notre direction affronter la nuit.  Plus de 35 ans après je vois encore mon père tel une momie recouverte de laine m’envoyer un sourire figé par le froid. Mon cœur reconnaissant lui envoya des baisers avant de repartir tout ragaillardi vers son projet

Le passage de la frontière se passa sans encombre. Coup de chance, les douaniers ne virent pas le couffin posé sur la banquette arrière- comme voyageaient les bébés avant l’ère des ceintures- . Et oui, dans ma précipitation je n’avais même pas amené les papiers nécessaires pour voyager avec un mineur…

… et n’est absolument pas un petit port de pêche

C’est vers les 3 heures du matin que le premier panneau » Bilbao « s’afficha. Mais à ma grande consternation, il me proposait plusieurs solutions. Sud, Nord, centre. M’étant imaginé que Bilbao était un petit port, je n’avais pas réfléchi à sa position dans la ville. Je décidais donc d’aller au centre et de descendre le long du fleuve fatalement en aval de la ville. Bon raisonnement mais qui me fit rouler un temps interminable dans une zone portuaire. Une femme seule en pleine nuit dans un tel environnement est vite repérée. Je fus suivie par une voiture remplie de gars qui ne cachaient pas leurs intentions. La panique me prit… C’est alors que surgit dans la direction opposée une camionnette de police. Je leur coupais la route, sautais de la voiture et criais en agitant les bras le seul mot espagnol qui me vint à l’esprit «  Hombré ! Hombré ! »  C’est donc escortée par une voiture de policiers que j’arrivais en bas de la passerelle du ….

Un homme de pont montait la garde. Je grimpais résolument la passerelle et demandais à voir Monsieur Le Baron. Le jeune homme sourit à pleines dents. « Je suis monsieur Le Baron ». Ce n’était pas une blague. Il y avait bien deux Le Baron sur ce navire. Mais comme je l’ignorais je crus un instant que j’avais pris tous ces risques pour rencontrer en pleine nuit ce jeune inconnu. Blême, je  m’accrochait au bastingage. Il me rattrapa et me murmura galamment que l’autre Le Baron allait être ravi de me retrouver. On réveilla donc Jacques qui ne m’attendait pas.

Je passais ma journée au port à dormir pour récupérer de mon voyage aller et prendre des forces pour le retour… Jacques put dorlotter sa fille tranquillement.

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